La Recherche, ce grand théâtre

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« Elle voulut […] signaler à Bloch qu’il eût à ne pas revenir et elle trouva tout naturellement dans son répertoire mondain la scène par laquelle une grande dame met quelqu’un à la porte de chez elle, scène qui ne comporte nullement le doigt levé et les yeux flambants que l’on se figure. CommE Bloch s’approchait d’elle pour lui dire au revoir, enfoncée dans son grand fauteuil, elle parut à demi tirée d’une vague somnolence. Ses regards noyés n’eurent que la lueur faible et charmante d’une perle. Les adieux de Bloch, déplissant à peine dans la figure de la marquise un languissant sourire, ne lui arrachèrent pas une parole, et elle ne lui tendit pas la main. Cette scène mit Bloch au comble de l’étonnement, mais comme un cercle de personnes en étaient témoin alentour, il ne pensa pas qu’elle pût se prolonger sans inconvénient pour lui et, pour forcer la marquise, la main qu’on ne venait pas lui prendre, de lui-même il la tendit. Mme de Villeparisis fut choquée. […] [E]lle se contenta d’abaisser les paupières et de fermer à demi les yeux. « Je crois qu’elle dort », dit Bloch à l’archiviste qui […] prit un air indigné. « Adieu madame » cria-t-il. La marquise fit le léger mouvement de lèvres d’une mourante qui voudrait ouvrir la bouche, mais dont le regard ne reconnaît plus. Puis elle se tourna, débordante d’une vie retrouvée, vers le marquis d’Argencourt tandis que Bloch s’éloignait, persuadée qu’elle était « ramollie ». Plein de curiosité et du dessein d’éclairer un incident si étrange, il revint la voir quelques jours après. Elle le reçut très bien parce qu’elle était bonne femme, que l’archiviste n’était pas là, qu’elle tenait à la saynète que Bloch devait faire jouer pour elle, et qu’enfin elle avait fait le jeu de grande dame qu’elle désirait, lequel fut universellement admiré et commenté le soir même dans divers salons, mais d’après une version qui n’avait déjà plus aucun rapport avec la vérité. »

Marcel Proust, Le Côté de Guermantes

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À propos de isadumas

Isabelle Dumas est doctorante à L'Université de Montréal en cotutelle avec Paris 3-Sorbonne Nouvelle, chargée de cours à l'U. de Montréal, aspirante spécialiste de Proust, spécialiste des romans de Houellebecq et auteure d'un roman (Disloc), ainsi que de quelques nouvelles. Elle s'intéresse de près à la création littéraire, est curieuse, fonceuse, et engagée à faire vivre, dans la mesure de ses moyens, la littérature.
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